Une tournée pour le plaisir

La particularité la plus visible de Georges est d'être facteur à ski. La plus importante est d'être proche des gens.

AU SOMMET du Markstein, à 1200 mètres d'altitude, juste après l'hôtel Wolf, la Clio jaune de La Poste est contrainte de s'arrêter. La route s'efface devant les remonte-pentes. Georges détache ses propres skis de fond du toit, et les chausse. Sur l'autre versant, un peu en contrebas, on aperçoit la ferme auberge du Steinlebach. Six kilomètres aller retour. « Ici, les gens me disent que je suis payé pour skier ! » C'est vrai, mais ce cadeau ne réjouirait pas tous les postiers. Georges Zussy, lui, est heureux, comme chaque jour depuis 30 ans. « Allez, les gars, je reviens dans une bonne demi-heure ! ». Trois quarts d'heure si on compte le temps de la discussion au Steinlebach. Le courrier dans le sac à dos, la casquette bleue marquée du sigle jaune de La Poste vissée sur le crâne, Georges s'éloigne dans la brume des flocons.

Le physique passe après le facteur humain

En début de matinée, il a effectué une autre portion à ski, pour joindre le Gustiberg. Quand la neige est abondante, comme c'est souvent le cas cette année, il faut également compter là-bas six kilomètres au total. Une bonne heure pour un seul foyer. Mais, dans la tournée de Georges, le physique n'est qu'anecdotique. Il passe après le facteur humain. Pour bien exercer le métier de Georges, il faut aimer les gens. Georges les aime, et ils le lui rendent bien. Quand il monte de Lautenbach au Markstein, tout le monde salue d'un geste la voiture jaune. Quand il en sort, tout le monde le tutoie. Au restaurant Wolf, son couvert est mis. « Je suis invité permanent ici. Ils savent ce que j'aime ou pas. Je fais partie de la famille » Maurice, de la ferme auberge du Markstein, l'invite à prendre une bière. Ils se voient depuis que Georges a débuté cette tournée, le 1er juillet 1972. « Quand il vient pas, on s'emmerde ! » commente Maurice en le raccompagnant entre les murs de neige. C'est que Georges ne se contente pas d'apporter des factures ou des lettres d'amour. Il rend aussi service. On l'appelle le soir à la maison pour lui demander de porter le lendemain du pain ou des médicaments. « Une année, j'ai rempli au moins 30 déclarations d'impôt ! Les petits vieux ne lisaient pas le français, ils étaient effrayés en voyant toutes ces cases. Pour eux, c'est énorme mais pour nous c'est pas grand-chose Rendre service, ici, ça fait partie du truc. Les contacts sont extraordinaires ». La vie fait parfois bien les choses. Originaire de Willer-sur-Thur, où son père était bûcheron, Georges arrive à La Poste par hasard. Ou plutôt par le foot. Entraîneur aujourd'hui à Buhl, il joue en mai 68 à l'ASPTT Mulhouse. Il a 17 ans et demi. « Je voulais arrêter le lycée mais il me fallait un travail. J'en ai parlé au club : le lundi suivant, j'étais embauché à La Poste ». À Thann d'abord, puis Lautenbach. « On m'aurait dit la ville, j'aurais pas pu ! Je suis de la nature. Parfois je m'arrête, je regarde le paysage, je me dis que j'ai de la veine. J'ai toujours un appareil jetable sur moi, pour photographier les animaux. En ville, dès qu'il y a du retard, les gens râlent. Les miens, non »

En ville, dès qu'il y a du retard, les gens râlent. Les miens, non

On peut être irréprochable et détendu. Le travail plaisir existe encore. « Au moins, je n'angoisse pas quand je reprends le boulot après trois semaines de congés. J'ai une qualité de vie qui n'a pas de prix. Tu vois pas que demain ils m'enferment ? » Il entre dans un commerce, donne une lettre et une miche de pain. Plaisante sur la présence des journalistes : « Cette fois, c'est pour une revue X ! » Il rigolera jusqu'au bout mais il sait que le compte à rebours est déclenché. Dans deux ans et demi, théoriquement, c'est la retraite. Ça fera tout drôle aux habitants du coin, non ? « Et à moi aussi ! » Alors, il écrira un livre. Pendant ce temps, son successeur acceptera-t-il de faire, chaque jour d'hiver, sa dizaine de kilomètres à ski ? Aura-t-il encore envie, surtout, d'engager la conversation avec ses clients même quand il n'a pas de récépissé à leur faire signer ? « Le contexte particulier de ma tournée, dit Georges, c'est de prendre le temps »

Le métier de Georges Zussy (à droite), c'est d'acheminer le courrier. Mais son plaisir, c'est aussi de rendre service : porter le pain, comme ici, ou des médicaments.

 

Photos Jean-Paul Domb

Georges à l'hôtel Wolf. Chaque jour, on lui installe son couvert. « Je fais partie de la famille»

Hervé de Chalendar

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